Novembre 17:

Flotter...  Chan Master Guo Jun


Octobre 17:

"Pratiquer avec tous les êtres" Poème de Maître Dogen, commentaires de Maître Okumura


Septembre 17:

Ecoutez :  l'énergie de l'univers dans votre propre corps   Joshin Sensei


Juin 17

Maître Dogen: le Bouddhadharma comme liberté absolue  Joshin Sensei


Mai 2017:

Une retraite (Notes)

L'esprit tranquille


Avril 2017:

Corps, espace, temps: quelles limites?  M°Dogen

L'horaire  Joshin Sensei


Mars 2017:

Enlever les masques  Joshin Sensei

Une personne de la Voie...Honghzhgi


Février 2017:

Avec mes yeux humains...Katagiri Roshi

Pendant le thé: aucune difficulté, sauf…


Janvier 2017:

  • Ne trichez pas avec vous-même  Joshin Sensei

  • Ryokan: Les vieux pins sont remplis de poèmes.



    Flotter...

    Le Chan, c’est comme nager. Comment apprend-on à nager ? On apprend d’abord à flotter. Et comment flotte-t-on ? On se détend. On ne fait rien.
    Il peut être frustrant d’apprendre à nager. Vous vous débattez et vous vous enfoncez. Vous coulez et vous buvez la tasse. Si vous êtes crispé, vous ne pouvez plus flotter. Plus vous essayez, pire c’est. Le Chan est appelé la pratique de la non-pratique. Ne faites rien et vous comprendrez.
    Les bébés naissent avec la capacité de flotter. Ils flottent dans le ventre de leur mère. Nous souhaitons tous revenir à cet état originel. Nous voulons nous détendre et flotter.
    Si vous êtes attentifs aux méthodes d’enseignement des maîtres Chan, vous verrez qu’elles sont toutes différentes. Mais cette multiplicité vise une même finalité. Ils saisissent toutes les occasions de ramener leurs élèves à leur nature originelle. Pas de façon figée, pas de manière stéréotypée : la méthode de la non-méthode. Tout ce qui relève de la vie relève de l’enseignement. Dès que vous essayez de fixer les choses, de décider qu’elles doivent être comme ceci et pas comme cela, vous coulez. Détendez-vous. Soyez ouvert, réceptif, ‘flottant’.
    Maître Zhao Zhou (778-897) enseignait en disant aux gens d’aller boire du thé. Maître Nan Quan (Nan-ts'iuan, 748-835) mit ses moines au défi de dire une parole vraie concernant un chat. Il avait juré, s’ils s’en montraient incapables, de couper le chat en deux. Les moines ne trouvèrent rien à dire et Nan Quan fit comme il avait promis. Mais il ne coupa un chat en deux qu’une seule fois ; il n’en fit pas une habitude. Certains maîtres crient, hurlent et frappent.
    Ces méthodes n’apparaissent qu’une fois seulement. La méthode de la non-méthode. Dans une situation différente le même maître enseignerait d’une manière différente.
    Voilà pourquoi nous appelons le Chan la méthode sans méthode.
    La passe sans porte.
    Ceci est l’essence et l’esprit du Chan.

    Je présente ci-dessus le Chan d’une manière très libre, très idéalisée. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Au fil du temps, le Chan est devenu de plus en plus formaliste. Certains ne pouvaient le comprendre. Par conséquent, de grands maîtres codifièrent le système et définirent très précisément les différents aspects de la pratique.
    Ceci s’explique peut-être du fait que certains enseignants n’étaient pas enracinés profondément dans la pratique ou que les étudiants ne parvenaient pas à saisir l’essence des enseignements. Il fallut donc recourir à la forme, aux apparences.
    A l’origine, les disciples du Bouddha s’en tenaient à ces seuls principes : faire le bien, ne pas faire le mal, purifier son esprit. Voilà l’essence de l’enseignement.
    Au début, les gens comprenaient l’esprit, le sens profond, mais peu à peu, celui-ci commença à leur échapper. En conséquence, le Bouddha enseigna différents moyens de saisir le sens profond et, de ce fait, le bouddhisme compte de nombreux préceptes, règles de comportement et pratiques permettant de maîtriser l’esprit.

    Certaines personnes souhaitent abandonner la tradition. Elles veulent réformer et réinventer sans comprendre l’esprit originel. Ceci peut poser problème. A l’inverse, certaines personnes suivent la tradition au pied de la lettre. Elles sont rigides, ne s’adaptent pas et, de ce fait, leur pratique perd de sa pertinence.
    Je pense que nous devons suivre la tradition, mais la rendre pertinente pour le monde d’aujourd’hui. Nous devons garder l’esprit et le respect de la tradition mais évoluer en fonction des besoins de notre époque.
    Nous devrions aussi avoir cette attitude dans notre vie, dans nos rapports avec les autres : revenir à l’instant présent avec un cœur et un esprit ouverts. Nous flottons. Nous revenons à ce que nous avons toujours su. A ce que nous avons toujours eu. Nous ne faisons rien. Pas de méthode. Pas de forme. Nous nous détendons et nous flottons.



    Chan Master Guo Jun, Essential Chan Buddhism:
     The Character and Spirit of Chinese Zen, Monkish Book, 2013



    Waka M° Dogen: «  Pratiquer avec tous les êtres »

    いただきに               Itadaki ni                       
    鵲巣をや            Kasasagi su wo ya        
    つくるらん               Tsukuru ran           
    眉にかかれり        Mayu ni kakareri   
    蜘蛛のいと              Sasagani no ito  


                                                 Sur sa tête

    le nid d'une pie -

    Accrochée à ses sourcils

    une toile d'araignée   

    Dans le Denkoroku, ( le Livre de le Transmission de la Lampe) Keizan Jokin parle ainsi de la pratique du Bouddha Shakyamuni parès son départ du palais de son père:
    “Shakyamuni était un fils du Soleil en Inde. A l’âge de 19 ans, il sauta par-dessus les murs du palais pendant la nuit et il coupa ses cheveux au Mont Dantaloka. Ensuite pendant six ans il pratiqua de sévères austérités. Plus tard, il s’assit sur le siège adamantin, là où les araignées tissaient leurs toiles entre ses sourcils, et les pies construisaient leurs nids sur sa tête. Il resta tranquillement assis sans bouger pendant six ans, et les mauvaises herbes poussaient entre ses jambes.A l’âge de trente ans, le huitième jour du douzième mois, au moment où apparut l’étoile du matin, il fut soudain illuminé. «


    M°Dogen dans le  Hokyoki rapporte les paroles de son Maître à propos de zazen et du lâcher-prise de son corps et de son esprit:

    « Le zazen des arhats et des Bouddhas-pour-soi sont libres d’attachements et pourtant il leur manque la grande compassion. C’est donc un zazen différent du zazen des Bouddhas et des Ancêtres. Pour ce zazen en effet la grande compassion et le voeu de sauver tous les êtres sont de première importance…Dans leur zazen, les Bouddhas et les Ancêtres souhaitent rassembler tout le Dharma-Bouddha, depuis le premier moment où ils ont fait naitre l’esprit de la bodhi. Ils n’oublient pas les êtres vivants, ne les abandonnent pas pendant leur zazen; ils gardent un coeur plein de compassion, même pour le plus petit insecte. Bouddhas et Ancêtres font le voeu de sauver tous les êtres vivants et dédient les mérites de leur pratique à tous les êtres. »

    Maître Okumura
    `



    Ecoutez: l'énergie de l'univers dans votre propre corps.


    Écoutez le sang qui bat dans vos veines. Les poumons qui se remplissent et se vident. L'estomac, l’intestin qui travaille. Dans votre cerveau des millions de cellules. Des impulsions électriques.


    Écoutez. Pas un atome de votre corps n'est immobile.


    A chaque instant, des cellules qui naissent, des cellules qui meurent.


    A chaque instant, naissance-et-mort, création, destruction.



    Écoutez.


    Écoutez ce mouvement, ce flux qui nous traverse. Écoutez la respiration, cet échange incessant, depuis le moment de notre naissance jusqu'à notre mort. Première inspiration, dernière expiration. Écoutez. Écoutez il n'y a rien en vous d'immobile, il n'y a rien de constant, il n'y a rien de stable.


    Un souffle, une danse, un mouvement incessant.


    Des millions de cellules, une vibration.


    Écoutez.
     
    Écoutez, des milliards de mondes à chaque instant qui apparaissent et disparaissent. A chaque instant, création-destruction.


    Des milliards d'univers, des milliards d'étoiles.


    Des milliards de cellules.


    Écoutez.


    La danse, le rythme, le mouvement.


    Il n'y a rien d'immobile, il n'y a rien sans changement, il n'y a rien qui dure.


    Il y a naissance-et-mort, apparition-disparition, des milliards de pensées.


    Des millions de galaxies.


    Écoutez.


    Écoutez le bruit des vagues, le changement des saisons, le coeur qui bat, les étoiles qui explosent, les émotions qui apparaissent.


    Les univers se forment, naissance-et-mort, création et destruction.


    Écoutez.





    MAÎTRE  DÔGEN : LE BOUDDHADHARMA COMME LIBERTÉ ABSOLUE



        Qu'est-ce que cela veut dire étudier Maître Dôgen aujourd'hui ? Quelles réponses peut-on trouver pour notre pratique du Dharma et pour notr
    e vie quotidienne ?



        Il me semble que c'est précisément cette question qui se pose à tous les pratiquants, à un moment ou à un autre : comment faire la relation entre la pratique de zazen – dans un temps et un lieu donné, à travers une forme précise – et le reste de sa vie, familiale, professionnelle, notre vie d'occidentaux en ce début du 21e siècle ? Et ce, dans une société qui ne semble pas se prêter à une recherche spirituelle, c'est le moins que l'on puisse dire ! Comment faire pour que concrètement notre pratique s'étende à toutes nos activités ?
        
        Pour moi la première réponse que j'ai reçue venait du Tenzo Kyokun (T.K.K.) Vous connaissez tous ce texte : Instructions pour la cuisine dans un temple Zen. Vous savez comment Maître Dôgen emploie toute sa compassion pour nous aider à sortir de notre pensée dualiste, cette pensée qui classe, qui juge et qui compare. Il dit par exemple : "Ne soyez pas négligents et inattentifs parce que les ingrédients du repas semblent ordinaires, et ne sautez pas de joie parce qu'on vous a donné des ingrédients de qualité supérieure. Quelqu'un qui se laisse influencer par la qualité d'une chose, ou qui change son attitude, son discours ou ses manières selon l'apparence ou la position sociale des personnes qu'il rencontre n'est pas un étudiant de la Voie".
        Ces paroles ont été pour moi un grand miroir, je voyais bien que je mettais les choses (personnes, situations) selon mon ordre : ce qui me plait en haut, ce qui me déplait en bas, en me basant sur mes propres idées et jugements. Comment ne pas le faire ? Or, au début du texte, parlant des différents responsables de la communauté, dont le tenzo, Maître Dôgen dit : "Tous les moines responsables accomplissent les actions du Bouddha à travers leurs activités"



        Comment est-ce que moi, mon petit moi peut-il accomplir une action de Bouddha en faisant la vaisselle ou en épluchant les carottes ? Maître Dôgen poursuit, citant le CHANYUAN QUINGGI, les Règles du temple rédigées en Chine au 12e siècle : "Travaillez avec votre esprit de Bouddha, votre esprit qui cherche l'Eveil". Cet esprit de Bouddha, c'est DÔSHIN" : DÔ la Voie, SHIN l'esprit dans le sens occidental mais aussi le coeur, l'ensemble de nous-même, que j'aimerais traduire par "coeur-esprit" ; Dôshin est notre coeur-esprit qui n'est pas différent de Bouddha, l'Eveil ; ce coeur-esprit qui cherche la Voie, et qui à travers cette recherche même, pratique la Voie, l'actualisant dans ce moment même, comme Hotetsu agitant son éventail*. Dans sa grande compassion, Maître Dôgen va nous aider à voir, à reconnaître ce coeur-esprit en nous-même, nous aider à surmonter ce que nous vivons comme séparation, coupure, souffrance : moi/l'extérieur, moi/les autres. YUIBUTSU YOOBUTSU : "L'univers entier est le véritable corps humain, l'univers entier est la porte de la libération. Le véritable corps humain signifie votre véritable corps, que vous le sachiez ou non".



    *le Maître Zen Pao-Chê (jap.Hotetsu) du Mont Ma-Ku s'éventait quand un moine entra et demanda : "La nature du vent est éternelle et pénètre partout. Pourquoi vous éventer ?"
       Pao-Chê dit :"Vous savez peut-être que la nature du vent est éternelle mais vous ne comprenez pas qu'il pénètre partout"
       "Que voulez-vous dire par ces derniers mots ?"
       Mais Maître Hotetsu ne fit que s'éventer. Devant cela, le moine fit une prosternation pour montrer sa reconnaissance.
        Comment le comprendre ? Comment notre esprit pourrait-il saisir quelque chose de plus grand que lui-même ? C'est notre coeur peut-être qui va nous y aider, en dépassant cette dualité entre recevoir et donner. Gakudo Yoojinshu : "Corps et esprit tranquilles, recevez les enseignements de votre Maître Comme l'eau est versée d'un récipient à l'autre". "Chaque matin, explique Maître Dôgen dans le T.K.K. le tenzo reçoit d'un autre responsable du temple la nourriture qui sera préparée dans la journée. Et il doit, dit Maître Dôgen, porter autant d'attention à cette nourriture qu'à la prunelle de ses yeux". Comment vais-je recevoir chaque matin tout ce que la journée va m'apporter – comment est-ce que je vais regarder comme précieux ce que j'aime et ce que je n'aime pas, ce que je veux et ce que je ne veux pas ? Bonheur et tristesse, amer et sucré ? Si je reste dans mon petit moi, moi-gaki*, toujours affamé de désirs et d'émotions ? Comment considérer tout ce qui nous entoure, l'air, le soleil, la pluie, tous les êtres sensibles, avec reconnaissance _hitotsu ni wa, Koo no tashoo o hakari...** Comment recevoir l'autre, celui qui me gêne, m'irrite, avec respect ? Maître Dôgen nous montre que ce qui est reçu avec respect et reconnaissance peut être redonné avec respect et reconnaissance. "Après que le repas ait été soigneusement préparé, placez-le sur une table, revêtez votre Okesa, dépliez votre zagu. Faisant face au zendo, où tous les moines sont assis en zazen, offrez de l'encens et prosternez-vous 9 fois, puis portez le repas dans le zendo".



        L'univers entier a reçu, l'univers entier a donné. Pas de différence. Sans crainte, sans peur, nous pouvons tout recevoir, et tout laisser passer à travers nous, parce que nous ne manquons de rien. Notre esprit-gaki ne peut pas croire cela, mais nous pouvons le vivre. "Aussi longtemps que votre esprit n'est pas limité, vous recevrez naturellement une richesse sans limites".



        Bien-sûr nous le savons ; nous l'avons touché pendant zazen. Tout est là. Pas besoin de courir, pas besoin de se battre, nous avons déjà tout. "L'univers entier est le véritable corps humain". La pratique de Bouddha va nourrir en nous-même la façon d'exprimer le BOUDDHADHARMA à travers notre propre vie, à travers toutes les activités de notre vie. Donner et recevoir sont un. Dans les temples, à chaque moment, nous allons mettre ce un en acte, c'est gasshô ; gasshô en face d'une personne, d'un zafu, des bols... A chaque gasshô, nous revenons à la pratique de Bouddha.



        Il me semble que l'actualité de Maître Dôgen réside déjà dans cette 1ère articulation : entre le concret de notre vie – qu'elle soit à l'extérieur ou dans un temple – et ce coeur, qui demande à être nourri d'autant plus que cette dimension spirituelle est oubliée dans le monde actuel. Lorsque nous comprenons la pratique de Bouddha, nous devenons unifié, à l'intérieur comme à l'extérieur. Cette pratique s'appuie sur la confiance, et se développe à travers la dévotion. Déjà confiance en nous-même, en nos propres efforts et en notre propre force : "La personne qui résolument consacre son corps et son esprit à la Loi du Bouddha d'un coeur profondément sincère recevra forcément une aide compatissante". Mais aussi confiance sans limites dans notre véritable nature, la nature de Bouddha. "Tous les êtres des 6 royaumes peuvent faire apparaître l'Esprit d'Eveil". Confiance dans cette "naissance-et-mort" qui nous traverse à chaque instant, et qui est la nature de l'Eveil.



        Cette confiance est fondamentale ; Maître Huihui a écrit : "Une pensée fondée sur la confiance, telle est l'origine de l'entrée sur la Voie, après mille vies". Et de cette confiance nous tirons la force du coeur, la dévotion qui nous aide à nous ouvrir à ce qui est moi dans




      * Gaki (jap.) – preta (sanscrit) – fantôme affamé – Hungry ghost.
    ** "Premièrement nous recevons cette nourriture avec reconnaissance..." (sutra des repas)
    l'autre, et exprimer la joie et la gratitude qui efface les limites du moi. Cette pratique dans la vie quotidienne ouvre une 2ème articulation : comprendre ce qui ne peut être compris, c'est la trame du SHÔBÔGENZÔ. On voit parfois apparaître chez les pratiquants ce qui est connu, depuis la Chine, comme la "maladie du zen (Chan)". Maître Dôgen en cite un exemple dans ce texte, SENMEN, laver le visage ; il cite d'abord un passage du Sutra du Lotus sur la nécessité de laver son corps et de revêtir une tenue propre, et il ajoute : "Le sot, trop stupide pour entendre l'enseignement du Bouddha répond : "On a beau se rincer la peau, comme on ne peut pas laver à l'intérieur les 5 organes et les 6 viscères, on ne peut être pur. Ça ne sert à rien de se laver" __ "Cet ignorant,  poursuit Maître Dôgen, ne connaît pas la Loi du Bouddha, il n'a pas rencontré de véritable Maître".



        Certes, l'on rencontre partout aujourd'hui ce type de personnes piégées par Ku, refusant les phénomènes en s'appuyant sur une illusion de vacuité ! Mais si l'on n'entend que cette partie du texte, on comprendra seulement : "Se laver est une pratique de Bouddha", ce qui n'est pas faux mais incomplet ; on pourrait peut-être dire très schématiquement : aller du moi au dharma, des phénomènes à la Vacuité. Mais Maître Dôgen dit ensuite : "Seuls les Bouddhas et les Patriarches maintiennent le principe de laver ce qui n'est pas encore souillé, et de laver ce qui est déjà purifié. Je crains que ce sot ignore encore notre méthode pour laver le Vide. En saisissant le Vide, nous lavons le Vide, et en saisissant le Vide, nous lavons notre corps et esprit".



        Le Dharma ne se sépare pas du moi. Shiki soku zé ku, ku soku sé shiki*. Aller de la forme à la vacuité, ET de la vacuité à la forme.



        C'est ainsi que dans le Tenzo kyokun nous allons voir le vieux tenzo aux sourcils broussailleux répondre au jeune moine : "Les autres ne sont pas moi".



        Car il faut que le "moi" réapparaisse pour actualiser l'Eveil. C'est SHUSHÔ, Eveil et pratique sont un, pratique et Eveil sont un. Retour à l'éventail de Hotetsu.



        Je dois pratiquer, c'est-à-dire accomplir des actions, et plus précisément des actions tournées vers les autres pour que cet Eveil déjà présent apparaisse. Mais bien sûr, c'est faux, puisque disant cela, je fais une séparation entre moi et les autres, et pourtant "les autres ne sont pas moi" ! C'est ce qu'il y a de si extraordinaire dans l'enseignement de Maître Dôgen : d'une part, nous voyons qu'à chaque instant nous sommes en train de tirer un côté, de choisir, et nous tombons dans l'erreur – non pas que ce soit faux "en soi" car "en soi" n'existe pas mais parce que nous nous sommes limités : "Lorsque vous regardez le riz, voyez le sable en même temps, et en voyant le sable, voyez aussi le riz" (T.K.K.) et pourtant il va bien falloir ôter le sable et laver le riz ! Mais en fait, il n'y a rien à rejeter, rien à enlever ni à ajouter. "Il n'y a ni naissance-et-mort à refuser, ni Nirvana à rechercher". Alors que nous cherchons toujours à enlever quelque chose, ces parties de nous ou des autres qui nous gênent, ce que nous n'aimons pas, la douleur, ou les pensées durant zazen... ou alors nous essayons d'ajouter quelque chose, un peu plus de bonheur, un peu plus de satisfaction, ou un grand Eveil pour enfin être tranquille !



        Hotsubôdaïshin : "Sans la pensée discriminante (sanscrit : citta) on ne peut faire apparaître l'esprit d'Eveil ; cela ne signifie pourtant pas que l'esprit dualiste soit semblable à l'esprit d'Eveil, mais c'est en utilisant la pensée (citta) que l'on produit l'Eveil".  Nous n'avons rien à faire, qu'à laisser notre coeur-esprit être. C'est l'univers entier, le coeur du tenzo. "DAÏSHIN" : DAÏ vaste, sans limites, SHIN le coeur-esprit ; aussi stable que la grande montagne, aussi vaste que l'océan : "Toutes les rivières et tous les fleuves se jettent dans le grand océan, et le grand océan les reçoit, les mélange et les rend un".
     
    * "Les phénomènes ne sont rien d'autres que la forme ; la forme n'est rien d'autre que les phénomènes" Sutra du Coeur.
    Simplement laisser être... et pourtant il faudra bien ôter le sable et laver le riz ! Shiki soku zé ku, ku soku zé shiki.



        Maître Dôgen nous explique comment voir à la fois la différenciation ("les autres ne sont pas moi") et l'unité ("avec le temps qui passe, les autres deviennent moi et je deviens les autres")



        C'est Sandookaï, l'harmonie entre différence et unité : si on veut marcher, il faut avancer un pied, puis l'autre __ pas les deux en même temps. On ne peut pas non plus décider d'avancer toujours le pied droit, parce qu'il n'existe pas sans le pied gauche.



        Alors nous avançons __ un pied après l'autre, bien ancré au sol, bien ancré dans notre pratique : NYÔHÔ : pratique et enseignement sont un, en harmonie avec tout ce qui existe.



        Une pratique juste comme la boîte et son couvercle. Une pratique en actes, et complètement transparente __ un faire qui est aussi non-faire. C'est la pratique de la forme à travers la non-forme : l'oiseau qui vole dans le ciel et qui n'est pas séparé du ciel ; le poisson qui nage dans l'océan et qui est aussi un avec l'océan.



        Chaque action, chaque respiration devient l'expression vivante du Bouddhadharma et n'est pas séparé de zazen. Ainsi zazen devient notre propre vie et notre propre vie devient zazen.



        Chaque instant est exactement "cet instant" ; zazen peut faire zazen à travers nous. Pas d'obstacles, juste Un.



        Gratitude au-delà des mots pour l'enseignement le plus haut, à Maître Dôgen, à tous les Maîtres qui l'ont préservé et transmis jusqu'à nous.


    Jôshin Sensei



    Une retraite

    A un moment on ne sait plus quel jour on est. On oublie les jours, on est noyé dans l'espace temps, il y a un « s’abandonner », plutôt que de maîtriser, faire, etc.


    Nous devons nourrir la pratique sinon elle ne peut donner de fleurs dans la vie quotidienne. Orienter sa vie de façon différente, laisser entrer les choses de la Voie dans la vie quotidienne: comment allez-vous mettre cela dans votre vie ? Par exemple : marcher en étant présent, aller d'un point à l'autre en présence, respirer avant de décrocher le téléphone...
    Commencer  la journée par gasshô oriente la journée.
    L'esprit avec lequel on se tourne vers quelque chose (joie, reconnaissance, gratitude), alors cela vous nourrit. On pose des jalons.

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    Trouver comment vivre ensemble, ici, dans ce temple, avec ces nouveaux gestes, ces nouvelles activités, tout ce qui est très différent d'une certaine façon de votre vie et en même temps pas si différent.
    « Un retiro », une retraite, ce n'est pas une coupure, c'est un moment pour se rassembler. Se retirer, mais pour mieux revenir parmi les siens. Revenir à soi-même  d'abord, et remettre ensemble tous les petits morceaux de nous-mêmes, qui se sont éparpillés dans toutes nos occupations, nos pensées, nos attentes, nos rôles familiaux, sociaux, etc. Zazen est un pilier pour nous donner la force de faire cela, mais on doit aussi sortir du zendo.
    L'horaire est destiné à nous faire revenir à l'intérieur, silence du cœur, parce qu'il est tranquille et peut accueillir tout ce qui l'entoure.
    Le silence n'est pas seulement absence de parole. Une journée pour laisser l'eau trouble se déposer au fond du verre, et ainsi l'eau est complètement transparente.
    Ne pas remuer, c'est tranquille à l'intérieur et ce n'est  pas ne pas bouger! ce silence va alors emplir toutes nos activités, et notre écoute des autres.

    MONOS, moine, c'est l'un unifié: la solitude ne serait pas heureuse si elle n'était pas unification intérieure.

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    La vie communautaire et le chemin solitaire sont un équilibre entre la Sangha et la personne. On rencontre d'abord notre peur, les remparts édifiés puis le masque commence à tomber et notre véritable moi va être là.

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    Accéder à la vérité de soi-même. Les peurs attrapent les choses à l'extérieur, et les transforment en fantômes menaçants. Alors, en zazen, on revient à cet appui qui est soi-même. C'est la stabilité complète, revenir à sa respiration.
    Rester 5 jours parce qu'il nous faut le temps de se rassurer de trouver sa force, de commencer à laisser tomber les masques, de commencer à se rencontrer soi-même.
    Quand on repart, on est lumineux. Le masque est un peu tombé. Un masque est une armure comme au Moyen-âge.  Cela bloque tout parce que nous avons peur de ce qui pourrait nous toucher, de ce qui pourrait nous blesser ; résultat: nous sommes emmurés dans notre armure, nous ne pouvons plus bouger.  L'échange,  la légèreté, le mouvement ne sont plus possibles...quelle tristesse!

    Et puis on s'aperçoit - même si c'est très brièvement, qu'on peut lâcher cette armure. AH! De l'air, de l'espace...
    Si cela se produit, quand, comment, c'est une chose complètement personnelle.
    Nous, nous demandons des choses concrètes et vous, vous retirez cette armure à votre propre rythme.





    Corps, espace, temps: quelles limites?

    « Arrêtez, cessez...
     -Et vous êtes comme un océan
    accueillant mille rivières
    Lâchez tout...
    - Et vous êtes comme une grande vague
    ballottée par le vent »

    Maître Dogen


    Un ancien bouddha a dit :
    « L’univers entier (tel qu’il est) est le véritable corps humain.
    L’univers entier est la porte de la libération.
    L’univers entier est l’œil du Bouddha Vairocana.
    L’univers entier est le corps du Dharma du soi (moi).

    M° Dogen  Yuibutsu Yobutsu. Seul un Bouddha reconnaît un Bouddha.


    Lorsque vous vous inclinez formellement devant le Bouddha Shakyamuni, les cinquante et un patriarches ne sont pas présents côte à côte, ni en file. Mais pourtant à ce moment, c’est aussi la transmission face-à-face avec tous les patriarches.
Si vous ne voyez pas dans une seule génération tous les Maîtres, vous n’êtes pas un disciple. Si vous ne voyez pas dans une seule génération tous les disciples, vous n’êtes pas un Maître. Maîtres et disciples se voient toujours les uns les autres lorsqu’ils transmettent le Dharma, ou lorsqu’ils en héritent.  Alors  Maîtres et disciples font apparaître la face lumineuse du Tathagata.

    M°Dogen Menju Transmission face-à -face.


    Comprenez que Mahakyashapa a hérité le Dharma du Bouddha Shakyamuni.
    (…) . Un jour Ananda demanda au Bouddha : «  De qui les Bouddhas du passé furent-ils les disciples ?» Le Bouddha répondit : «  Tous les Bouddhas du passé furent mes propres disciples. »
    Ceci est la véritable forme de tous les Bouddhas : voir tous les Bouddhas, hériter de tous les Bouddhas, compléter la Voie – c’est le chemin de Bouddha de tous les Bouddhas. Dans ce chemin, au moment d’hériter du Dharma, le document d’héritage est toujours transmis. (…)
    La signification de ce document est la suivante : vous comprenez le soleil, la lune et les étoiles, et vous héritez du Dharma ; vous atteignez la peau, la chair, les os et la moelle et vous héritez du Dharma ; vous héritez de la robe ou du bâton, d’une branche de pin ou d’un chasse-mouche, d’une fleur d’udumbara ou d’une robe brodée ; vous héritez des sandales en paille ou d’un bâton de bambou. (…)
    Quand j’étais en Chine, j’eus l’occasion de voir d’anciens documents d’héritage. (…) L’un disait : « Le Premier Patriarche Mahakyashapa fut éveillé par le Bouddha Shakyamouni. Le Bouddha Shakyamouni fut éveillé par le Bouddha Mahakyashapa. »

    M°Dogen  Shisho, Document d’héritage

    L’espace et le temps sont les modes par lesquels nous pensons et non les conditions dans lesquelles nous vivons.


    Einstein

    L'horaire

    L'horaire, en  arrivant à la Demeure sans Limites, c’est difficile. C'est le véritable Maître. Il nous oblige à changer. Au début on bute, on n'a pas le choix, on n'est pas content.
    L'horaire de la DsL est très proche de celui donné par Maître Dogen et aussi des monastères catholiques.

    Nous avons besoin d’une structure. C’est la forme. L'horaire est une forme dans laquelle nous pouvons nous couler. Au bout de 3-4 jours à la Demeure sans Limites quelque chose bouge, une transformation se fait.

    Nous lâchons un peu de notre « moi, je veux… ».
    Peu à peu l'horaire devient quelque chose de fluide.

    A ce moment-là, intérieur et extérieur se rencontrent.

    A ce moment-là, l'horaire et la personne sont unité. Et tout devient simple.

    Plus tard, on ne sait plus quel jour on est. On oublie les jours, on est porté par l'espace temps, il y a un « s’abandonner », plutôt que de maîtriser, faire, etc.

    L'horaire est une fonction comme une respiration. Donc il y a la place pour les deux : tourner vers l'extérieur et tourner vers l'intérieur.
    On vient ici chercher ce « Tourner vers l'intérieur ». C'est une inspiration et l'on doit trouver un équilibre juste entre les deux. Cet équilibre vous pouvez le ramener chez vous.


    Enlever les masques


    Dans la salle de méditation, nous sommes assis ici comme nous serions dans une salle d'attente, si nous ne nous dépouillons pas de tout.
    Ce qui reste ? Lin Tsi (Rinzai) le décrit ainsi : « Un petit tas de chair rouge ».

    Nous sommes entourés comme par une coquille, de « rupa », le nom-forme, qui s’est construit au cours des années. Ainsi nous portons : le nom des ancêtres, notre famille, le lieu où nous vivons, puis notre métier, travail, statut social… Mais tout ça, ce n’est pas « le tas de chair rouge ».
    C’est un masque..

    Pas comme un masque de théâtre, pour faire semblant ou prendre de la distance. Non, nous sommes complètement : ce fils, cette fille, ce professeur, cet ouvrier, ce parent. Mais on sait que c’est un masque. Que devient le fils, quand ses parents disparaissent ? L’habitant de tel lieu, que devient-il, quand il déménage ?
    Dans la salle de méditation, il faut enlever tous ces masques. « Je suis… » : enlevez-le !
    Quand tous les « je suis… » sont enlevés, que reste-t-il ? Un bloc. Un bloc de peur. Là, on peut s’asseoir.

    Sinon, au moment de mourir, tous les masques tombent d’un coup, on n’en a plus besoin. On se verra alors pour la première fois. Si tard !!
    Alors il vaut mieux se voir dans la salle de méditation, lorsqu’on s’assied sur le coussin. C’est un lieu calme, protégé, d’autres personnes ont là avec nous, font la même chose que nous ; le maître est là. On peut s’asseoir et enlever tous les masques.

    C’est difficile pour tous : enlever jusqu’à son vêtement de nonne ! C’est ainsi que le dit Lin Tsi : dans la salle de méditation, « le maître est nu ».
    Si je crois "être" ce vêtement, alors ce n’est plus un vêtement de Bouddha.

    Quand tout est enlevé, il reste « le tas de chair rouge ».
    Lin Tsi disait à ses moines : « Soyez des personnes sans affaires ».

    S’habituer à « avoir lâché ». Même si vous êtes le Pape, le Président de la République, quand vous entrez dans la salle de méditation, vous lâchez tout ça. Non que cela n’existe pas : cela existe, bien sûr, très concrètement. Mais c’est transparent , on peut voir au travers tant c’est léger !


    Un Maître à son disciple qui arrive pour le voir : « - Avec quoi es-tu venu ? »
    Le disciple est un bon disciple, studieux, il a lu des livres…
     - Avec rien
    - Alors lâche-le !
    Le bon disciple sait ce qu’il doit répondre, c’est son masque, c'est cela que le maître lui demande de lâcher.
    C’est le sens de cette notion, mise à toutes les sauces, hélas, du « non-attachement » : à vivre ici au moins, dans la salle de méditation.

    Au moment de mourir, c’est formidable ! On est vraiment « sans-affaires ». Plus aucun de ces masques ne sert à rien, tout disparaît, et le monde va continuer sans nous, aussi bien, aussi mal…

    C'est le sens, aussi, du Don du Dharma, lors de la cérémonie des 3 ans de Rakusu : choisir ce à quoi l’on tient le plus à cet instant et l’offrir. Ce n’est pas : »Non, cela j’y tiens encore beaucoup, je le garde encore quelque temps… ». C’est le non-attachement : ce masque, je m’en sépare.

    Pourquoi toutes les écoles bouddhistes insistent-elles sur le non-attachement ?

    Réponses proposées par les personnes présentes:
    Parce que l’attachement est source de souffrance. (Oui mais là, ce truc qui me fait tant plaisir, tant que je l’ai je ne souffre pas ! Pourquoi devrais-je m’en séparer ?)
    Parce que tout est destiné à disparaître. (Justement, tant que c’est là, je m’accroche, j’en jouis, après ce sera trop tard !)
    Pour s’exercer à nager avant la tempête. (Pourquoi y penser avant, la tempête pour l’instant, il n’y en a pas!).
    Parce que l’attachement nous tient prisonnier, comme dans un cocon.
    (J’y suis si bien, pourquoi sortir ???)

    C’est juste. Pourquoi faut-il changer tout cela ?
    Milarepa : « Les désirs qu’on assouvit augmentent la soif comme le fait l’eau salée ». On ne fait pas le rapprochement entre le désir et la souffrance que l’on ressent plus tard. Tant qu’on ne voit pas ce rapprochement, tant qu'on ne voit pas la conséquence de nos désirs, on veut continuer à désirer et à satisfaire ses désirs.


    On comprend bien cela en ce qui concerne les choses matérielles, affectives, ou spirituelles. Comment le voir pour le « lâcher les choses » ? Il s’agit en fait d’alléger, de déposer le fardeau, de se sentir libre. En voyant où est l’attachement, et l’effet des trois poisons, laisser glisser le masque.

    Toutes ces identités (identifications ) sont sources de souffrance. Elles demandent sans cesse à  être renforcées, car elles se fissurent sans cesse !
    Et encore nous bénéficions en Occident d’une certaine continuité de l’identité : au Darfour par exemple, ou à Bagdad, en Afghanistan, on est une brindille portée par le vent ! Jeté sur la route, en partant on endosse d’autres identités : enfant réfugié, femme à violer, ennemi, soldat à abattre, réfugié à détrousser…


    Bouddha a dit : « J’enseigne la Voie qui mène à la Cessation de la Souffrance ».
    A la base, c’est la liberté, liberté de ses masques, des ses temps, de son espace, de ses pensées…
    Tout cela, laissez-le s’échapper dans l’espace, en zazen...


    Une personne de la Voie...

    Une personne de la Voie fondamentalement ne demeure nulle part-
    Les nuages blancs sont fascinés par la base de la montagne verte
    La lune brillante aime être emportée par l'eau vive;
    Les nuages s'écartent et la montagne apparaît
    La lune se pose et l'eau est fraîche ;
    Chaque petit bout d'automne contient la vaste interpénétration sans limite

    Honghzhi



                  



    Avec mes yeux humains...

    En regardant avec mes yeux humains,
    je pense que c'est impossible vraiment de devenir un Bouddha.
    Mais ce « je », regardant ce que fait un Bouddha,
    fait le vœu de pratiquer,
    de vouloir,
    de prendre la décision,
    et me dit : «  Oui, je le ferai ».
    Pratiquer juste ici et maintenant
    et continuer,
    sans fin, toujours.
    C'est cela vivre dans le vœu -
    Voilà où l'on trouve la vie paisible.

    Katagiri Roshi in Living by V
    ow

    Pendant le thé: aucune difficulté, sauf…

     Question : « Pourquoi zazen est-il si long ? »
    Réponse : « Zazen n’est ni long ni court. C’est un adjectif relatif, ça n’a pas de sens. Zazen n’est pas pour quelque chose. Zazen c’est pour zazen. Zazen est notre être véritable. Ca n’est pas un exercice pour quelque chose. Dans l’école du Zen, zazen n’est pas pour quelque chose. On emploie ces adjectifs, mais long n’existe que par rapport à court. Il y a harmonie entre les périodes de faire (samu) et les périodes d’assise.

    Regardez derrière vos « Je ne peux pas ». Cela va voler en éclats. La colère remplace le « Je ne peux pas » quand il vole en éclats. C’est là qu’on travaille. C’est vous transformer vous-même. Faire le tour pour mieux voir. Après c’est votre travail. Tous les grands concepts de non-moi, etc., n’ont pas de sens de façon philosophique. L’ego est dans « Je ne vais pas suivre la cloche », c’est simple.

     Le non-moi c’est répondre à la cloche qui résonne. Zazen nous aide, car on enlève couche après couche nos « Je ne peux pas, ce n’est pas pour moi », etc. Regarder nos faux-fuyants, c’est amusant.

    La cuisine est un lieu de travail et de silence. C’est difficile. Vous venez à la Demeure sans Limites alors implicitement vous acceptez toutes les règles. C’est comme un jeu. Vous ne changez pas les règles au milieu, sinon, ça n’a pas de sens. On ne peut plus rien faire ensemble.
    Notre pratique est une pratique de l’attention. On revient. On voit que l’on commence à parler, on le voit et on se tait. On doit être « Un » comme gasshô et s’incliner, tout donner. Alors ça a du sens. Sinon, on regarde pourquoi on ne veut pas suivre.

    Regarder en soi qu’est-ce qui résiste et qui dit NON. Non je ne veux pas suivre ce que l’on me demande-  c’est là que vous apprenez, que vous regardez. Nous, les enseignantes, et les autres participants,  sommes là pour tenir le miroir. Souvent on est en colère envers la personne qui tient le miroir. On est en petits morceaux, une partie qui veut et l’autre qui ne veut pas. Il y a toujours un morceau qui crie : « Je ne veux pas ».
     

    Regarder cela, c’est notre pratique. Tant qu’il y a des morceaux dans tous les sens, il n’y a pas d’unité possible. Dans  votre vie-même, c’est ce qui vous empêche d’être joyeux. Les choses deviennent plus faciles quand on suit.

    Toutes les choses que l’on n’aime pas faire à la Demeure sans Limites !
    Parmi les choses difficiles : quand une cloche sonne,  dans un monastère, on pose ce que l’on est en train de faire et on arrive tout de suite. En général on se dit : « Ah oui, je vais finir ci ou ça », mais la pratique du monastère c’est de tout poser et d’aller.
    Quelque chose dit non en nous, non, ça m’appelle mais je ne vais pas me presser. C’est frappant, c’est drôle, on voit de l’extérieur, la façon dont le corps des personnes résiste!

    La pratique de notre Voie c’est de donner une réponse tout de suite. Une chose arrive: on doit donner la réponse. Notre esprit sans cesse nous raconte des histoires. Les choses deviennent plus faciles quand on suit.

    A la Demeure sans Limites, il n’y a aucune difficulté en dehors des problèmes que l’on se crée...


    Ne trichez pas avec vous-même
    Dans le zendo - pendant zazen
     

       Aujourd'hui il y a un peu de soleil, il y a des personnes qui sont allées se promener. Il y a des personnes qui sont parties travailler. Si vous êtes là aujourd'hui, c'est peut-être parce qu'à un moment dans votre vie, vous vous êtes posé la question : « Quelle est la chose la plus importante du monde ? ».
      

       Si on est vraiment décidé, si on pense que la chose la plus importante du monde, c'est de gravir des montagnes, alors on part et on gravit des montagnes. Si on pense que c'est trouver un nouveau vaccin,  alors on va au laboratoire et on cherche.
       Et vous, vous êtes venus chercher ce que l'on appelle la chose la plus merveilleuse du monde. Nous-même. Notre vraie nature. Et c'est un petit peu difficile d'être toujours à ce niveau alors peut-être, en partant de chez vous, vous avez attrapé un grand sac, vous y avez fourré deux ou trois choses, personnes, situations, espoirs, colères, et puis sur la route vous avez vu et rencontré des choses, et celles-là aussi vous les avez mises dans votre sac. D'autres choses encore en arrivant à la Demeure Sans Limites et vous les avez mises dans votre sac. Et peut-être que vous venez vous asseoir en zazen, en serrant ce sac contre votre coeur. Peut-être qu'il est aussi posé sur le zafu.
        

       Et puis il y a  « être là ». Il y a « entrer dans le calme et la paix de zazen ». Et puis il y a notre esprit qui aime bien se nourrir de choses, de situations, d'émotions, de pensées. C'est un peu comme si on laissait un enfant seul dans une pièce avec un grand sac qu'il prend pour des bonbons même si en fait c'est plutôt du poison. Alors peut-être pendant un moment, pendant l'un ou l'autre des zazens, l'esprit se dit : « Et si j'allais voir un peu dans ce grand sac ? Peut-être que je vais trouver quelque chose d'amusant, peut-être que je vais trouver quelque chose pour m'occuper. » « Je vais trouver une émotion, une colère, une tristesse, une jalousie, une joie. Je vais trouver une situation qui m'a plu ou bien qui m'a déplu. Je vais trouver des personnes qui me manquent ou que je n'aime pas. C'est comme un grand sac à malices, l'esprit, pour puiser dedans !  Ryokan dit : « Ne trichez pas avec vous-même. » Lorsque vous faites zazen, arrêtez de vous tromper vous-même. Tout cela, ça n'existe pas.  Il n'y a pas de sac, pas d'émotion, pas de situation, pas de personne, pas d'esprit qui cherche à s'amuser. Pas d'hier, pas de demain, pas même de tout à l'heure. Il n'y a que cet instant. C'est là la chose la plus importante du monde. Cet instant. N'ayez pas peur. Vous n'avez pas besoin de ce sac, vous n'avez pas besoin de cet esprit.   
          

       Et si vous portez ce sac depuis si longtemps, que vous en êtes venu à l'appeler moi-même, si cet esprit, si longtemps incontrôlé, ne peut plus s'arrêter, ça va. Ne vous battez pas avec votre esprit.  Ce serait comme essayer de se battre avec les gouttes de pluie, un jour où l'on voudrait qu'il fasse beau. Ne soyez pas en colère après votre esprit. C'est encore un tour, un tour que vous joue votre esprit. Dans ces moments-là, nous pratiquons la seule chose possible. S'asseoir en silence et contempler notre agitation. Ca va.
     

        Rien. Rien, vous n'avez rien à faire pour ce soir. Rien à faire pour demain, ni après-demain, ni le jour suivant. Est-ce que ce n'est pas une chose extraordinaire que ce temps complètement libre, non plus un temps morcelé, fragmenté, mais un temps entièrement consacré à la Voie. Rien. Vous allez recevoir la nourriture, vous êtes logés, vous n'avez rien à faire que de vous asseoir et contempler le coeur pur. Cela peut être une légèreté totale, ce rien. Une liberté absolue. Mais aussi une grande peur.
     

      Hui Neng a dit : « Les gens ont peur de lâcher prise et de tomber dans le vide. Parce qu'ils ne savent pas que ce vide est le royaume même de tous les bouddhas. » Cette semaine, d'une façon ou d'une autre, vous allez tomber dans le vide, même si vous essayez de fouiller dans votre sac frénétiquement pour trouver quelque chose à quoi vous raccrocher...Petit à petit, il y aura de moins en moins de choses. Ah, bien sûr! La douleur physique, oui, si vous voulez. Pourquoi ne pas laisser être cette liberté totale, cette légèreté, ce rien. Pourquoi ne pas vous laisser porter par ce rythme, par cette respiration, par tous les bouddhas.


    Les vieux pins sont remplis de poèmes.

    La nuit est douce et fraîche -
    bâton en main, je franchis la porte.
    Les liserons et le lierre poussent ensemble
    le long du sentier de montagne;
    les oiseaux chantent tranquillement et, pas loin,
    un singe appelle.
J'atteins le sommet du pic, et je vois un village au loin.
    Les vieux pins sont remplis de poèmes;
    je me penche pour boire à la source pure,
    La brise est tiède, et la lune ronde est
    suspendue au-dessus de ma tête.


    Debout près d'une maison déserte,
    je fais semblant d'être une grue
    flottant, légère, parmi les nuages.

    Ryokan